le lutin enchanté....

Je me suis réveillée ce matin et je mesure 30 cm...

Mes jambes, mes bras sont à la dimension de ce nouveau corps, minuscules....

Je me mets devant la glace, et elle me renvoie ce corps ridiculeusement petit...

Quel choc à mes yeux cette image d'avorton, ce retour au ventre de Maman...

Alors je pars me recoucher, dans l'espoir de me réveiller quelques heures plus tard,

Avec mes jambes, mes bras, mon corps d'avant...et je m'endors pleinement.

Il est midi, j'entends les 12 coups de la cloche de l'église, mon cœur palpite...

Et si rien n'avait changé...et si j'étais toujours amputée de ma chair...

Je passe devant la glace sans même oser jeter un regard, même furtif,

Je prends mes mains et je touche toutes les parties de mon corps,

Je tâtonne, j'observe, je palpe, et la réalité est bien cruelle...je suis devenue Naine...

Comment vais je sortir de mon antre ? comment croiser les regards hagards et hilarants ?

Comment vais je survivre dans une telle jungle faite de jugements douteux ?

La honte est sur le point de me happer, me vampiriser, je suis translucide

Je n'existe plus aux yeux du monde, c'est certain, 30 cm de Vie, de poussière...

Je m'assois, dépitée, les mains autours de mes joues forment un cercle,

Les larmes coulent, mon corps se fragilise, se décompose, passe sous terre,

Lorsqu' une petite voix fluette et douce vient me caresser l'oreille et me dire

"la source est là, au même endroit, vas y et reviens les mains pleines"

Mes yeux s'agitent encore plus, leurs couleurs se mélangent, je perds pieds...

Que veut dire cette phrase ? de quelle source parle t'on ? et où est elle ?

Ces questions tournent en boucle jusqu'à ce que le tournis s'empare de mon esprit

Et qu'un malaise sournois fasse vaciller mes jambes, je me retrouve au sol...

Après quelques minutes d'inconscience, le cœur en bandoulière et la mine défaite,

Je me relève avec difficulté, mes jambes hésitent, et me soutiennent malgré tout,

Je ne sais pas ce qui me pousse à le faire, mais j'ouvre la porte, j'ouvre les yeux,

Je déambule dans les rues tel un automate, je rase les murs, j'ai peur des regards,

Des visages rieurs, humiliants, ou de l'indifférence, accablante, angoissante,

Je m'accroche à chaque obstacle, et il y a en tant lorsqu'on est si petit,

Je contourne, j'enjambe, je me cogne, je réfléchie au chemin à prendre,

Je trébuche, je me relève, et pendant ce temps, la vie continue,

Celle des adultes, des gens normaux, avec des vraies jambes et des vrais bras,

Je fulmine de cette différence, ce handicap, lorsqu'un bruit sourd me pousse à lever les yeux,

Une foule autours de moi qui s'agite, automates des rues, des villes et des nuisances,

Personne ne se moque car personne ne me regarde, ne me voit, ne s'inquiète,

Les regards sont ailleurs, la stratégie a fonctionné, je suis transparente...

J'esquisse un sourire de fierté, puis le désespoir s'empare de moi,

Qu'y a t'il de plus ténébreux que le "rien", que le creux du silence et du vide,

Qu'y a t'il de plus injuste et infamant que l'absence, l'indifférence, l'anesthésie des sens...

Une bicyclette qui roule à vive allure active sa sonnette comme pour me faire un signe

Et j'entends à nouveau cette douce voix de tout à l'heure me dire,

"les plus belles richesses sont invisibles de nos yeux" puis disparaît telle une comète...

Bigre, que veux tu dire, toi, du haut de ton bolide à deux roues, quelle mouche te pique...

Y aurait il un quelconque avantage à être aussi petit ? aussi inexistant ?

Je me concentre sur cette question, au pied d'un banc dans un jardin public,

Et je laisse ma conscience divaguer au gré de mes pensées, mes sensations,

La liberté de mouvement ? je me faufile partout, aucune barrière pour stopper mes élans...

Le droit à la différence ? puisque personne ne la remarque, elle est donc acceptée...

Le choix de mes tenues vestimentaires ? de ma couleur de cheveux ? dans mes gouts ?

La force et le courage qu'il faut pour se faire une place lorsqu'on est si petit ?

L'amour que je dois me donner pour ne pas me comparer, me juger ?

La méditation sur ce banc porte ses fruits, je comprends l 'étendue du message...

Alors lunettes de soleil sur les yeux, mp3 sur les oreilles, je chante à tue tête,

Je danse autours des bacs à sable, je sens enfin les regards se poser sur moi,

Et ca ne me fait rien, ca ne me fait pas mal, ca ne rentre pas, ca reste dans leurs yeux...

Cette source dont la voix me parlait, elle est donc là, à l'intérieur de moi,

Rien n'a changé, tout est en place, mon cœur et mon âme, ma foi et mes choix,

Je ne suis pas mon corps, je ne suis pas mes pensées, ni mes peurs ni mes hontes,

Je peux être donc celui-là, ce lutin de 30 cm, la Vie lui va comme un gant...

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